Il y a des choses étranges qui se passent pendant les guerres. Tous les jours, me direz-vous, mais pendant un conflit, c’est… comment dirais-je ? C’est comme si l’étrangeté était amplifiée par les échos sinistres et meurtriers qui découpent l’horizon de la peur. Cela peut tenir de l’univers des fables – lesquelles sont souvent tissées de violence – à cette nuance près qu’il paraît malaisé de tirer des morales dans un contexte qui en semble à ce point dépourvu – sinon celle de l’héroïsme et de l’abnégation. Et voilà des vertus dont on peut espérer qu’elles soient un jour inutiles.
L’agneau dormant entre les pattes du lion est une fable qui prête à sourire : on devine combien le sommeil du plus faible doit être agité. Et je n’oserais appliquer au récit qui suit une telle image, car cela se passe en un temps où la réduction de certains êtres au rang d’animal inférieur ne tenait en rien de la littérature – et surtout pas de la fable.
Johann von Rimstel était un officier allemand de la vieille école et d’antique tradition. Un peu trop jeune pour avoir connu personnellement l’humiliation de la défaite, en 1918, il avait eu sa jeunesse pour rêver du jour où l’Allemagne se redresserait. Sans croire dans le mirage frêle de Weimar ni dans les vociférations de celui qu’il prenait pour un clown sans talent, il n’adhéra à aucun parti et choisit de gravir patiemment les échelons de la hiérarchie de cette minuscule armée concédée à l’Allemagne par le détestable traité de Versailles. Il observa, ironique, la montée du fascisme, moquant autant les gesticulations frénétiques des nazis que l’incapacité où se trouvaient les autres forces politiques, allemandes et étrangères, d’enrayer cette ascension.
Par-dessus tout, von Rimstel était amateur de peinture, tout particulièrement de ce mouvement expressionniste que Hitler et les siens semblaient à ce point détester. Peu sensible aux préjugés qui, dans son pays, prenaient pourtant une consistance sans cesse plus inquiétante, au demeurant peu conscient de la réelle portée de ce danger montant, il fréquentait les peintres qui, juifs pour la plupart, illustraient cette école que d’aucuns – qualifiés d’abrutis par von Rimstel – déclaraient un art dégénéré.
C'est ainsi qu'il rencontra, par l'entremise d'une éphémère maitresse occasionnellement modèle, dans une chambre miteuse, l'excentrique et fiévreux Jacob Von Machin, au moment où celui-ci achevait une toile qu'il pensait être son chef-d'œuvre, l'aboutissement de ses recherches plastiques, un tableau qui allait révolutionne l'histoire de la peinture, la fin du cycle des "malédictions divines",ou l'anecdote biblique servait de prétexte à une satire aiguë de l'époque, bref, il donnait les dernières touches à "La destruction de Gomorrhe".
" -C'est absolument passionnant ! " dit Pamela, un tout petit peu trop fort pour l'ambiance tamisée du luxueux restaurant où ils dinaient ce soir là.
Ce qu'elle admirait avant tout chez Eraldo, (outre son physique d'athlète et ses invraisemblables capacités au pieu) c'était son immense culture dont il la régalait au cours de longs monologues qu'elle suivait béatement en hochant la tête de temps en temps avec un sourire évasif.
"- Et il est mort comment ?
- Très connement, en fait !" Dit Eraldo, tandis qu'on leur versait un autre verre de vin. "En plein cœur de la guerre, craignant pour sa collection, il tenta de fuir l'Allemagne avec les plus belles pièces, mais fut pris dans une embuscade à la frontière belge par des contrebandiers qui se plantaient complètement de cible, et se fit abattre sans sommation au milieu de ses tableaux soigneusement emballés. Y'avait du sang partout, une horreur.
-C'est affreux.
- Oui, enfin, lorsque les criminels ont vidé sa voiture, ils ont été relativement déçus. Eux qui s'attendaient à des cigarettes et de l'alcool, se retrouvaient avec une douzaine d'hallucinations fiévreuses sur toile de lin, rehaussées de larges flaques d'hémoglobine.
Naturellement, sur le dessus de la pile trônait « la destruction de Gomorrhe », avec son cadre en bois doré à la feuille.
-Ahah." Dit Pamela en remettant discrètement en place, d'un doigt subtilement passé dans l'échancrure de son décolleté, la bretelle droite de son soutien-gorge qui s'était mal mise et lui cisaillait légèrement l'épaule.
"-C'est sans doute le cadre qui a attiré l'attention, car les autres tableaux ont été abandonnés sur place et furent irrémédiablement perdus, alors que celui là, fut ramené comme butin, un peu pitoyable certes, mais c'était mieux que rien, par l'un des meurtriers, qui en confia le nettoyage à sa cousine, une étudiante aux beaux arts de Bruxelles.
Dès le lendemain leur groupuscule fut démantelé suite à la dénonciation d'une vieille voisine très observatrice.
- La saloooope !" Dit Pamela, faisant tourner deux ou trois têtes, poliment intéressées. "Et la jeune fille ?
- Elle eut le temps de nettoyer entièrement le tableau, avant que son immeuble n'explose à cause d'une fuite de gaz. Par chance, elle s'était faite cambrioler le soir même.
Le voleur, avant d'être emporté par une pneumonie fulgurante, eut le temps de déposer le tableau chez Jean-Michel Pichnemouille un prêteur sur gages, lequel eut les honneurs de la presse quelques semaines plus tard lorsque sa femme Véra, le soupçonnant avec raison d'entretenir une liaison adultérine avec leur voisine Bozena Odradek, lui fracassa le crâne dans un élan de rage
avec une statuette de poney en bronze, avant de se teindre en blonde, de jeter dans sa valise tous ses bijoux, et quelques objets de valeur, dont le fameux tableau, et de fuir vers les états-unis d'Amérique dans le but d'y mener la vie romanesque d'une capiteuse aventurière.
- Hiiiii, c'est excitant !" Gloussa Pamela.
"- Hélas, reprit Eraldo, son avion s'écrasa sans laisser de survivants, en plein sur la propriété californienne de Waldo Love, le célèbre chanteur de charme, et pour être plus précis sur Waldo Love, qui bronzait avec insouciance au bord de sa piscine en forme de cœur.
Ce fut évidemment le drame pour les milliers de groupies de l'artiste, qui affluèrent bientôt vers le lieu du désastre comme en pèlerinage, pour y glaner en pleurant les décombres tragiques du décès inattendu de leur idole.
C'est Maria-Dolores de Vasconsuelos, une jeune immigrée portoricaine, qui découvrit le tableau, à peine endommagé, parmi les hibiscus.
Elle le ramena chez elle serré contre son cœur en sanglotant en espagnol.
Ce jour là, en rentrant du boulot, son mari lui offrait un aspirateur flambant neuf, du tout dernier modèle : Elle meurt décapitée accidentellement.
Avant d'être inculpé – sur un malentendu – d'homicide au premier degré, le mari éploré aura le temps de transmettre le tableau au père McDonaghal, le curé de leur paroisse, en hurlant « EL DIABLO ! EL DIAAAABLO ! »
Eraldo s'était dressé d'un coup et tendait sa main droite crispée vers le ciel (en l'occurrence, vers le plafond du restaurant où les conversations s'étaient franchement interrompues. Une dame le regardait pétrifiée, la bouche ouverte, sa fourchette suspendue en l'air, un chou de bruxelles piqué dessus).
Pamela se cramponnant des deux mains au bord de leur table, Eraldo continua:
"- Convaincu des propriétés maléfiques de la toile, le prêtre décide de pratiquer un exorcisme : il entreprend de repeindre, sur le tableau,en rinçant ses pinceaux dans de l'eau bénite, un motif saint et innocent, afin de neutraliser les ondes négatives de la peinture maudite. Il demande à sa voisine, Mme Dorothy Wiggins, une honnête mère de famille de 48 ans, de lui confier sa chatte Mirabelle, qui vient d'avoir des chatons.
Il dépose la portée dans un ravissant panier en osier et réalise un portrait admirable tout en nuances de rose, agrémenté de pâquerettes et de marguerites.
Hélas ! Bien qu'ayant déjà remporté deux fois le concours paroissial de peinture animalière, le talent du père McDonaghal ne suffit pas :
Mirabelle et ses cinq petits, sans exception se feront broyer par un poids-lourd sous les yeux effarés de la famille Wiggins, tandis que quelques mois plus tard, dans un souci de se rapprocher de ses ouailles les plus jeunes, Jacinto McDonaghal expérimente le LSD, avant de se jeter tout nu du clocher de l'église en chantant « Let the sunshine in ».
- Quelle histoire épouvantable ! Pauvres chatons !" Dit Pamela les larmes aux yeux.
"- Votre dessert, madame" dit le garçon en déposant devant elle une girandole de fraises mi-cuites façon Pompadour dans tous ses états a la nage d'écrevisses flambées au coulis de manioc.
"- Merci, jeune homme. Mais dites moi, Eraldo, dit elle la bouche pleine de chantilly, que s'est il passé, ensuite ?"
Lui, il avait commandé des huitres.
"- Hé bien, slup, figurez vous, slurp, que le successeur du prêtre (avant d'être impliqué dans une sinistre histoire de ballets roses), réunit les quelques effets personnels de son prédécesseur, et les offrit à la dame patronnesse afin qu'elle les distribue aux pauvres. Ce qu'elle fit, sauf pour le tableau, qu'elle trouva adorable et accrocha au dessus de sa propre cheminée.
Deux mois plus tard, elle était expropriée et jetée à la rue comme une malpropre par un promoteur énergique qui voulait faire raser le quartier pour y construire un centre commercial, un terrain de golf et des immeubles de standing. Elle sombre dans la dépression et l'alcoolisme et finit comme une épave sordide dans un hospice malpropre, et vice versa, ici même, à San Craignolo.
- Comment ? Ici même ?
- Oui, Paméla. Sachez que je suis le petit fils de Jacob Von Machin, et depuis près de trente ans, je parcours le monde de brocante en vide-grenier à la recherche du chef-d'œuvre maudit de mon grand pêre, afin de le détruire, pour mettre fin à cette malédiction. J'ai déjà décapé des centaines de tableaux, avec un coton-tige trempouillé dans du white-spirit, mais, si ma quête est restée vaine jusqu'aujourd'hui, je sens confusément que je me rapproche du but !"
Paméla étouffa un cri :
"- Mon dieu, Eraldo ! Ma grand mère, qui n'a jamais quitté cette ville, possède justement dans son living-room une adorable peinture de chatons mignons dans un panier !"
Dans le restaurant, c'était la panique: chacun se souvenait qui d'un calendrier des postes, qui d'un baromètre en plâtre polychrome, qui d'un canevas phosphorescent, lesquels ornaient triomphalement les intérieurs cossus de la haute bourgeoisie locale !
Eraldo se leva d'un coup et saisit Pamela par le bras.
"- Il est peut-être encore temps de la sauver !" S'écria t'il.
Après avoir bondi dans la Ferrari rouge d'Eraldo,Ils se garèrent devant chez l'aïeule en dérapant en diagonale sur trois places pour handicapés, puis Eraldo défonça la porte d'un coup de pied.
"- Mais que se...demanda la grand-mère, avant de se faire plaquer sur la moquette par Pamela, tandis qu' Eraldo détruisait l'ensemble du mobilier au lance-flammes en hurlant « CHATONS ! CHATOOOOONS !!! »
- Tu me remercieras plus tard," souffla Paméla à l'oreille de son ancêtre.
Elle éclata d'un rire au jojoba dans la tiédeur de l'air vespéral, Eraldo et Pamela s'embrassèrent à langue-que-veux-tu devant les ruines fumantes, avec la satisfaction d'avoir sauvé le monde.
Pendant ce temps, l'hystérie se propageait : On brûlait ce qu'on adorait hier, et les presse-papiers, les aquarelles décoratives, les couvercles de boite de chocolats soigneusement découpés, les housse de couettes, et tout autre support que le génie de l'homme avait pensé à décorer de chatons finissait dans les flammes, ou (plus prosaïquement) au vide-ordures.
Mais, peut-être que nos héros sont trop optimistes, peut être que, quelque part, il reste, sur le mur innocent d'un cabinet de toilette rose, dans un cadre doré, la peinture émouvante d'un panier de chatons entouré de fleurs ! Peut être même chez vous ! Sur le mur, là ! Derriere Vous ! Attention ! Il faut le détruire ! Aaaaaaah !!!!!
le manuscrit s'interrompt ici.
(ce texte, basé sur un début de Vincent Engel, avait été écrit pour le concours de nouvelles "achève-moi". Bizarrement, j'ai pas gagné ! ^^)
(ce texte, basé sur un début de Vincent Engel, avait été écrit pour le concours de nouvelles "achève-moi". Bizarrement, j'ai pas gagné ! ^^)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire